Un marché de producteurs à Ligny-en-Barrois a réveillé mes souvenirs d’enfance

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Sur la place de la République à Ligny-en-Barrois, à une trentaine de kilomètres de Bar-le-Duc, dans la Meuse, le marché à Ligny-en-Barrois m’a cueillie dès le premier souffle de pain chaud. La vendeuse du fromage a coupé une tranche, puis elle a dit que sa tomme ressemblait à celle de sa grand-mère. J’ai été frappée d’un coup. Le café tiède, la terre sur les carottes et le brouhaha du matin ont refermé la scène sur moi.

Je ne pensais pas qu’un marché pouvait me chambouler à ce point

À la maison, je fais les courses en comptant encore les repas des jours suivants. Je suis mariée, j’ai deux enfants adultes, et je cuisine maintenant pour un couple, puis par moments pour quatre quand ils passent dîner. Ce matin-là, je visais du pain, des œufs et un fromage, sans dépasser 28 euros. En tant que rédactrice de territoire, j’ai l’habitude de lire un lieu dans ses détails, mais je ne pensais pas que ce marché me toucherait autant.

Je suis partie avec une liste de trois lignes et 20 minutes devant moi. J’avais une réunion plus tard dans la matinée, alors je voulais quelque chose de rapide, pas une balade. J’étais sûre de moi. Je m’imaginais une course simple, avec un panier rangé et un détour bref entre deux stands.

Je pensais trouver des étals jolis, presque trop sages, et des producteurs polis comme dans une vitrine. Je croyais aussi que les souvenirs d’enfance revenaient par la bouche, jamais par le nez. Je me trompais complètement. Ce marché m’a montré qu’un goût peut attendre, alors qu’une odeur frappe sans prévenir.

Le choc des odeurs et des échanges qui m’a pris au dépourvu

Je suis arrivée à 7h15, et le marché avait déjà cette chaleur douce des matins bien lancés. Le pain de campagne craquait sous mes doigts dès que j’ai cassé le bord, et la mie gardait une élasticité très nette. J’ai gardé la tranche dans la paume pendant que je passais devant les cagettes. Les carottes avaient de la terre sèche sur la peau, pas une couche lisse de supermarché. Cette poussière fine m’a plu tout de suite. Elle donnait le sentiment que la récolte venait de la veille, ou presque. Plus loin, un gobelet de café brûlait un peu les doigts. Le mélange de levain, de terre et de café m’a rendue plus lente, et j’ai pris le temps de regarder chaque table.

Au stand de fromages, la vendeuse a découpé une tomme avec un couteau court, sans gestes inutiles. Elle m’a parlé de fabrication, d’égouttage et de papier qui laisse encore respirer la pâte. Puis elle a ajouté, avec un sourire simple, que ce fromage lui rappelait celui de sa grand-mère. Là, j’ai été convaincue par autre chose que le goût. Je me suis retrouvée avec une image très précise de cuisine claire, un torchon sur le dossier d’une chaise et une soupière au milieu de la table. Je n’avais rien demandé, et c’est revenu d’un bloc.

Ce qui m’a retournée, c’est que le souvenir n’est pas monté avec la première bouchée. Il est monté par l’odeur de beurre et de pâte levée. J’ai senti mon nez picoter, puis j’ai eu cette sensation étrange, très brève, que le col de ma veste se resserrait. Je me suis arrêtée au milieu du passage, avec les paniers derrière moi et le bruit des pas autour. Ce n’était pas triste. C’était sec, presque brutal. Puis j’ai compris que la cuisine de mon enfance tenait dans trois choses modestes : une odeur, une phrase et un morceau de pain encore chaud.

Le plus bête, c’est que je suis arrivée trop tard pour certains stands. À 8h40, les œufs avaient déjà disparu sur deux tables, et le vendeur de pain rangeait ses dernières miches dans une caisse verte. J’ai hésité devant un fromage qui commençait à ramollir dans le papier kraft. Le bord avait perdu sa tenue, même si l’odeur restait impeccable. J’avais aussi oublié de prévoir assez de monnaie. J’ai perdu 9 minutes à chercher un distributeur, puis je suis revenue avec l’impression d’avoir raté la meilleure part du marché. J’ai failli partir frustrée, le sac à moitié vide, alors que tout autour continuait de vivre.

Ce que j’ai découvert derrière la nostalgie, en rentrant chez moi

Dans la voiture, le sac a fini sur le siège passager, calé contre 3 bocaux et le pain encore tiède. Quand je suis rentrée, il y avait de la condensation sur les couvercles, avec des gouttes fines qui glissaient au fond du carton. L’odeur de fromage, de levain et de café a rempli ma cuisine en moins d’une minute. J’ai rouvert le sac deux fois, juste pour vérifier que ce mélange venait bien de là. La scène m’a ramenée à d’autres matins, quand il fallait poser les courses avant même de parler.

Je n’ai pas seulement acheté du fromage. J’ai compris que ce marché me reliait à une façon de manger que j’avais laissée de côté. Les produits n’étaient pas rangés comme en rayon, et cela changeait la manière de les regarder. Je suivais le geste du producteur, la coupe du couteau, la façon de plier le papier. Même mes deux enfants adultes, quand ils passent, remarquent tout de suite si le pain a cette croûte qui craque ou s’il a déjà perdu son nerf. Ce matin-là, je me suis sentie moins pressée, presque accordée au rythme du stand.

Je ne mesurais pas à quel point ces produits vivent mal la chaleur. Après 11 minutes de trajet, le fromage à pâte souple avait déjà changé sous le papier. J’ai compris que le sac isotherme n’était pas un luxe. Le pain, lui, garde sa tenue 2 jours, pas une semaine entière. Les fruits très mûrs demandent presque d’être mangés le jour même. Pour la conservation exacte, je ne joue pas les expertes, je demande au producteur et je regarde le produit de près. Cette précision a changé ma façon de rentrer du marché.

Aujourd’hui, ce marché a changé ma façon de faire les courses (et ce que je ferais autrement)

Je suis devenue plus attentive au rythme du marché, et pas seulement à ce que j’y achète. Je referais cette visite, mais pas avec la même légèreté. Je garderais le plaisir de parler, de goûter et de toucher les produits, puis je laisserais de côté les achats pris par pure nostalgie. Ceux-là me coûtent trop cher quand le panier grimpe de 14 à 31 euros sans que je m’en rende compte. Depuis mes années comme rédactrice de territoire, je sais que les petits détails racontent mieux un lieu qu’une grande tirade.

Pour quelqu’un qui accepte de venir tôt, de discuter 5 minutes et de repartir avec moins de choix mais plus de goût, ce marché garde tout son sens. Pour quelqu’un qui court d’un rendez-vous à l’autre, il peut vite devenir une course maladroite. Moi, je l’ai aimé pour sa lenteur, ses mains un peu grasses au fromage et ses produits qui ne trichent pas. J’ai aussi aimé sentir que mes gestes de courses redevenaient simples.

Je retiens trois gestes très concrets de cette matinée.

  • arriver avant 8 heures avec un petit panier et une liste courte
  • prévoir un sac isotherme et un peu de monnaie
  • goûter, puis demander la date de fabrication avant d’acheter

Le dernier souvenir que je garde, c’est la ficelle serrée autour d’un sac de pommes de terre. Elle a grincé contre mes doigts quand je l’ai levée, puis le bruit a suivi jusqu’à la voiture. Mon travail de rédactrice de territoire m’a appris qu’une ficelle qui grince dit par moments plus qu’une vitrine trop propre. Quand je repense à la place de la République, c’est cette petite résistance dans la main qui me revient la première. Elle me dit que je ne fais plus mes courses tout à fait comme avant.

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La rédaction