Suivre la Saulx, ce matin-là, m’a collé la brume aux manches au bord d’un suintement caché dans l’herbe, près du pont de Mognéville. La terre avalait mes pas, et l’eau ne faisait presque aucun bruit. J’étais partie de Bar-le-Duc avec l’idée d’une marche simple, puis j’ai compris d’emblée que la vallée allait me répondre par fragments. En tant que rédactrice de territoire, j’ai gardé ce premier contact en tête toute la journée, parce que le fil rouge du parcours se lisait déjà dans ce mince filet d’eau.
Je n’imaginais pas à quel point ça allait me demander de patience et d’adaptations
Avec mon travail de rédactrice de territoire, mes journées prises entre les bouclages et la maison, je n’avais pas la tête libre pour une grande boucle d’un seul trait. Mes deux enfants adultes passent encore à la maison, et les semaines où ils viennent, la cuisine se remplit vite de sacs, de bottes et de café refroidi. J’ai choisi l’automne parce que je marche mieux quand la chaleur tombe. Je voulais aussi une lumière basse, plus facile pour lire les fonds de vallée.
Je suis partie avec ma carte IGN pliée dans la poche et deux ponts repérés au crayon. J’étais sûre de moi avec ce plan, et je pensais trouver un sentier presque continu au bord de l’eau. J’imaginais une marche simple, avec la Saulx toujours sous l’épaule. En réalité, j’attendais presque une ligne nette, alors que la vallée m’a vite imposé des décrochements.
À la source, j’ai été frappée par l’absence de spectacle. Pas de jaillissement clair, pas de bord bleu, juste un suintement discret dans une zone humide presque noyée sous les herbes. J’ai avancé de trois pas pour vérifier que j’étais bien au bon endroit. Ce moment m’a fait basculer vers une autre lecture du parcours.
J’avais aussi sous-estimé l’automne. Après une pluie de la veille, la terre gardait l’eau comme une éponge, et mes baskets souples ont pris du poids dès le premier passage humide. Au bout de douze minutes, je grattais déjà l’argile avec une branche. J’ai vite compris que la vallée ne pardonne pas les semelles trop molles.
Les premiers kilomètres m’ont vite rappelé que la saulx ne se laisse pas suivre sans compromis
Les premiers kilomètres m’ont laissée dans une fraîcheur qui reste au ras du sol. L’herbe mouillée sentait la prairie couchée, et chaque appui faisait un bruit sourd dans la terre spongieuse. Je me suis sentie petite dans ce couloir humide, avec la ripisylve serrée au-dessus de moi. J’entendais l’eau contre les cailloux, un tracteur au loin, puis plus rien.
La ripisylve formait un tunnel vert, avec les saules et les aulnes serrés au-dessus de l’eau. La lumière passait en bandes pâles, et la rivière gardait une couleur sombre sous les branches. Ce n’était pas une balade ouverte, c’était une marche sous plafond végétal. Je suis devenue attentive au moindre trou de lumière.
Puis une clôture de pâture m’a arrêtée net. La carte me promettait une continuité qui n’existait pas, et j’ai dû faire un détour de 3 km jusqu’au pont suivant. J’ai hésité, j’ai regardé l’herbe trempée, puis j’ai renoncé à passer sous le ruban. Ce demi-tour m’a agacée, parce que je croyais encore pouvoir coller à la rive sans casser mon rythme.
C’est là que j’ai compris mon erreur technique. Mes baskets, trop souples, se sont gorgées d’argile dans une prairie inondable, et je les ai senties tirer à chaque pas. J’ai galéré à nettoyer les semelles avec un morceau de bois, puis à repartir sans déraper. À force, j’avais les mollets tendus et les chaussettes humides.
Au milieu de cette pagaille, un martin-pêcheur a filé au ras de l’eau. Le bleu a traversé le gris de la matinée, net, presque insolent. J’ai levé la tête trop tard, mais le bruit sec de ses ailes m’est resté. Pendant 20 secondes, j’ai oublié la clôture et la boue.
Au fil des semaines, la saulx m’a appris à prendre le temps et à lire la vallée autrement
Après cette sortie, j’ai changé ma façon de faire. J’ai découpé la Saulx en tronçons entre les ponts, et j’ai noté les clôtures, les fossés et les chemins agricoles avant de partir. Je suis devenue plus prudente, et mes journées ont cessé de finir en aller-retour inutile. J’ai aussi fini par acheter des guêtres à 47 euros, et je ne le regrette pas.
Sous les petits ponts, j’ai vu des embâcles de branches et de mousse. Ils ralentissaient l’eau, qui contournait l’obstacle avec un bruit plus sourd. Ce détail m’a retenue plusieurs fois, parce qu’il disait les crues mieux qu’un panneau. J’ai cessé de les regarder comme des déchets.
Par endroits, je me suis retrouvée à marcher 2 km sans voir la rivière. Elle passait derrière une haie, un champ, puis une autre clôture, et je marchais avec seulement le bruit de l’eau dans la tête. C’est là que j’ai compris le bassin versant, pas seulement la rive. Je suivais la vallée autant que la Saulx.
L’humidité ne quittait jamais vraiment mes manches. Même quand le ciel se dégageait au-dessus, le fond de vallée gardait un froid mouillé, et mes doigts perdaient de la souplesse vers 16 h 20. Les vêtements ne séchaient pas entre deux tronçons. Je suis rentrée plusieurs fois avec cette odeur de vase sur les bas de pantalon.
Les tronçons rectifiés m’ont moins plu. Les berges devenaient hautes, minérales, et l’eau sonnait plus sec contre les enrochements ou les buses. Après l’orage, la teinte brun-vert de l’eau me sautait aux yeux, avec une mince ligne de mousse accrochée aux bords. Je passais plus vite sur ces passages-là, sans regret.
C’est dans les moments d’échec et de doute que j’ai vraiment compris ce que signifiait suivre la saulx
Un matin de pluie récente, j’ai failli abandonner avant midi. Les traces de pas étaient déjà remplies d’eau, la prairie collait aux semelles, et chaque pas faisait un bruit de succion. J’avais l’impression de traîner des blocs de boue au lieu de marcher. J’ai regardé ma montre à 11 h 48 et j’ai pensé, franchement, que j’avais surestimé mes jambes.
Le pire, c’est la lumière qui tombe d’un coup. En vallée encaissée, à 17 h 10, la brume se recolle à l’eau et le froid humide monte dans les chevilles. J’ai fini un tronçon sur la route, parce que je ne voulais plus m’enfoncer dans l’herbe noire. Je suis rentrée plus tard, mais j’étais soulagée d’avoir accepté ce détour.
J’avais aussi mal évalué mon entêtement. Quand j’ai voulu coller au lit de la rivière coûte que coûte, j’ai fini dans les hautes herbes, les ronces et une bande de ruissellement. Les jambes trempées, le pantalon sentait la vase, et chaque frottement me rappelait mon erreur. J’ai été convaincue qu’un pas de côté vaut mieux qu’un passage forcé.
Mes erreurs restaient simples. J’avais pris des chaussures trop souples, pas de guêtres au départ, et une préparation trop optimiste. Je me suis trompée sur la distance faisable d’une traite, surtout quand un fossé ou une barrière cassait l’élan. Depuis, je garde toujours un tronçon de repli entre deux ponts.
Avec le recul, ce que je sais maintenant et ce que je referais ou pas
Avec le recul, j’ai surtout appris à lire une vallée plutôt qu’un trait bleu sur une carte. La Saulx m’a montré des drains, des fossés, des buses, des enrochements et des recalibrages du lit que j’aurais ignorés avant. J’ai gagné une attention plus fine, mais aussi une vraie humilité devant un itinéraire qui ne promet rien. Mon travail de rédactrice de territoire m’a appris que le relief raconte autant qu’un panneau.
- les marcheuses et marcheurs qui aiment les détours et les cartes annotées
- les curieux de prairie humide, de ripisylve et de petits ponts
- les familles qui acceptent de couper la sortie entre deux tronçons
- les gens qui partent après 2 ou 3 jours de temps sec et gardent de vraies chaussures de marche
Depuis mes années comme rédactrice de territoire, je sais que les vallées se comprennent mieux par morceaux. J’ai pensé au vélo sur quelques portions roulantes, mais je ne l’ai pas testé, et je ne parlerai pas de ce que je n’ai pas fait. Pour les accès privés, je me suis tenue à distance ; ce point-là appartient aux propriétaires et à la commune. Moi, je me suis contentée de suivre ce que le terrain voulait bien m’apprendre.
Je ne referais pas cette marche avec des chaussures trop légères ni sans point de repli. Je ne la ferais pas non plus en une seule sortie, parce qu’une vallée comme celle-là se laisse approcher par morceaux. Le passage de la source au confluent m’a demandé tout un automne, et ce temps m’a semblé juste. Suivre la Saulx, c’est accepter de perdre par moments la rivière de vue pour mieux retrouver la vallée dans toute sa complexité, du pont de Mognéville au dernier méandre que j’ai noté sur ma carte.



